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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 15:06

J’ai la chance et le grand bonheur de travailler dans le monde magique du vin. Magique car il apporte chaque jour son lot de surprises et de découvertes plus enivrantes les unes que les autres.

Un des aspects fascinants de cet univers à la diversité vertigineuse est la dégustation. Elle a le pouvoir de transporter vers des dimensions extraordinaires, insolites et même de réveiller d’une longue amnésie sensorielle. Pour ce délicieux exercice, toute notre mémoire olfactive et gustative est sollicitée.

De la même manière que la madeleine de Proust, elle peut tantôt évoquer le parfum d’une ballade en forêt, à la fin de l’été ou tantôt nous faire régresser en enfance avec le souvenir d’une tartine à la confiture, sur la table de la cuisine de notre grand-mère.

C’est donc avec un enthousiasme non dissimulé que je me suis précipitée à Saint-Julien, lorsque David m’a proposé « une verticale » -dégustation de plusieurs millésimes successifs d’un même vin- du Château Gruaud Larose.

 
Pour situer
Le Château Gruaud Larose, d’appellation Saint-Julien, est un 2nd Cru Classé en 1855. Situé non loin de la route des châteaux du Médoc, entre Margaux et Pauillac, cette propriété appartient à la famille Merlaut.

Quelques mots sur la production
Les 82 hectares de vignes de la propriété s’étendent sur un sol composé de graves profondes. A l’instar de la plupart des propriétés médocaines, le vignoble du Château Gruaud Larose est principalement planté en Cabernet Sauvignon, le cépage roi du Médoc.  

Q
uatre autres cépages entrent dans l’assemblage du grand vin, le Merlot, le Cabernet Franc, le Petit Verdot et le Malbec. Leur part varie selon les millésimes.

Le second vin produit par le Château est Sarget de Gruaud Larose.

Notes de dégustation

L’un des aspects intéressants de la dégustation verticale réside dans l’opportunité d’identifier le caractère représentatif du vin, la petite note personnelle qui revient à chaque millésime comme un fil conducteur, et qui constitue, en quelque sorte, la marque de fabrique de la propriété.

A mon sens, la marque de fabrique de Gruaud Larose est caractérisée d’une part, par une extrême finesse des tanins, et d’autre part, par un classicisme hors pair, qui fait s’exclamer : « Voilà un Grand Bordeaux digne de ce nom! ».

Voici donc mes impressions sur cette exceptionnelle dégustation…

 

1980
Avec un nez de miel et de coriandre et des notes délicates de fruits, ce vin promet davantage que ce que l’on pourrait attendre de ce millésime. Cela se confirme en bouche avec un ensemble très fin, très complexe. Des notes d’aromates frais et d’épices orientales lui confèrent une jolie fraîcheur accompagnée d’un petit côté pineau. La finale s’oriente sur le café et le tabac.
On m’a toujours dit que mon année de naissance n’était pas fabuleuse côté vin. Ce Gruaud Larose 1980 serait-il l’exception qui confirme la règle ? 

1981
Nez de foin sec et notes de brûlé. Peu expressif en bouche, on reste sur cette note légèrement brûlante, avec une finale un peu abrupte.
C’est le millésime par lequel j’ai le moins été séduite.

1982
Superbe nez après le 1981. Il exprime de la framboise et de la groseille dont on aurait fait une confiture légère et très fruitée. En bouche c’est encore un très beau fruit. Il me semble qu’il ait atteint son apogée il y a quelques années, cependant, l’ensemble est bien équilibré et se tient encore parfaitement.

1983
Déjà au nez, le 1983 se montre plus complexe avec un côté un peu animal accompagné de fruits noirs mûrs, de prune, d’amande fraîche. La palette est très large, tant au nez qu’en bouche, où l’on retrouve les fruits mûrs et l’amande. Les tanins sont bien présents mais très fins et l’ensemble est à la fois très délicat et vif et nerveux. Ce vin a encore quelques années devant lui.

1984
Avec un nez légèrement animal et des notes chaudes, ce 1984 semble être dans le même registre que  le 1981, tout en étant plus fin. En effet, c’est un joli fruit qui s’exprime en bouche, avec une belle évolution. Les tanins sont toutefois légèrement asséchants.

1985
Au nez, le vin s’exprime sur des fruits rouges et des feuilles d’eucalyptus. En bouche, on retrouve les fruits rouges qui sont accompagnés d’arômes évolués. L’aspect serré des tanins est exacerbé par une note de brûlé en fin de bouche. La finale est assez courte en comparaison avec le 1984.

1986
On note ici une cassure nette par rapport aux millésimes précédents. En effet, on passe sur une génération de vins qui possèdent encore un potentiel remarquable. Une belle structure, beaucoup de volume et de longueur. Ce 1986 me rappelle un peu le 1983, avec davantage de matière et une finesse des tanins encore plus évidente. Ce vin au caractère jeune montre un très bel équilibre.

1987
Ce vin présente un nez de bonbons anglais avec une jolie fraîcheur. En bouche, on retrouve cette note acidulée accompagnée de notes de feuilles d’eucalyptus mouillées, et d’un côté très fruits frais. L’expression en bouche est fraîche mais relativement courte. Ce 1987 ferait un mariage heureux avec une viande blanche.

1988
Ce vin explose littéralement au nez. Il exprime le litchi, la fraise, la pêche blanche, les fruits exotiques, puis les arômes s’orientent sur la viande grillée et le thym. En bouche, la palette d’arômes est tout aussi vaste avec beaucoup de fruit, des notes viandées et épicées, et l’ensemble est d’une fraîcheur déconcertante. C’est un 1988 mais à l’aveugle on ne lui donnerait pas plus de 10 ans. Ce vin a un petit côté étrangement Pauillac. Superbe de complexité et d’équilibre.
Sur l’ensemble de la dégustation, c’est mon préféré.

1989
Le nez présente des notes chaudes et évoluées –David me précise que le 1989 fût le millésime le plus précoce depuis 1843, les vendanges ont débuté le 14 septembre- il manifeste des arômes confiturés et de tarte aux mûres. En bouche des arômes de cèdre, de compote de figue et de confiture sont accompagnés par des notes de viande rôtie. Comparé au 1988, il me semble plus puissant, plus musclé, mais n’égale pas son extrême finesse. Il est aussi plus ouvert, plus accessible que le 1988, qui recèle certainement des trésors encore non dévoilés. Son exubérance exigera de l’accompagner avec du gibier ou de l’agneau.

1990
Avec un nez confituré, de porto, d’abricot sec de miel et de pruneau, ce 1990 semble rester dans la lignée du 1989. En bouche, il se révèle pourtant moins évolué que son prédécesseur, avec des arômes de fruits frais, d’orange confite et de cacao. Ses tanins sont bien fondus. Il est prêt à boire aujourd’hui.

1991
Un côté un peu herbacé au nez, comme de l’herbe coupée, s’accompagne de notes de myrtille. En bouche c’est plutôt une bonne surprise avec un joli fruit. Ce n’est pas un monstre de complexité et de longueur comparé à ses congénères mais il n’en reste pas moins tout à fait honorable.

1992
Au nez, manifestement plus riche que celui du 1991, je retrouve avec surprise la pâte de coing de ma grand-mère avec ce côté séveux et fruité. En bouche c’est l’intensité du cacao qui prédomine. Cet arôme de chocolat noir intense n’a rien pour plaire à la non-amatrice de chocolat que je suis, mais cela n’engage que moi. Il n’en est pas moins complexe et très bien équilibré.

1993
Le nez est axé sur des arômes de jus de cuisson, de rôti aux aromates. Ce côté viandé est renforcé par une note d’évolution. La bouche est fraîche avec une belle acidité, des fruits rouges vifs et des notes de pain brioché toasté et de noisettes grillées. Ce vin n’a pas encore atteint son plein potentiel d’évolution comparé aux 1991 et 1992, mais cela ne saurait tarder.

1994
Le nez, initialement caractérisé par du feuillage, du sous-bois, s’oriente ensuite sur des notes grillées et rôties. En bouche, les notes de fruits dominent avec de la mûre, de la quetsche, de la compote de prune, de la mirabelle. Les tanins sont serrés, ce qui lui donne un caractère légèrement dur. L’intensité en bouche disparaît assez soudainement.

1995
Son nez discret laisse penser que ce vin doit encore attendre un temps en cave avant d’être bu, afin de le laisser s’exprimer pleinement. Les arômes dominant sont ceux des cerises Napoléon (variété de cerises à chair jaune et rouge, au goût un peu acidulé), succédés par des notes fumées. En bouche, on reste sur le côté fumé, puis c’est le fruit et la compote de pomme, et de pêche qui s’expriment. La longueur moyenne est compensée par un bel équilibre. Le vin est encore un peu austère, les tanins ont besoin de s’intégrer. Il est cependant très prometteur.
 
Si chaque millésime s’exprime à sa façon, l’ensemble montre que les vins de Gruaud-Larose se caractérisent par l’omniprésence d’une qualité et d’une élégance remarquables.

Merci à David pour cette fabuleuse dégustation.

Château Gruaud Larose
33250 Saint-Julien-Beychevelle

La Classification de 1855 

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Publié par Jeanne Girardot
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commentaires

Marie 01/08/2014 19:31

je cherchais des infos car j'ai envie d'acheter le 2011 sur http://sixtybottles.com/fr/le-caveau/chateau-gruaud-larose-2011-magnum-38.html . Vous donnez envie même si les millésimes sont éloignés ! merci !

Jeanne Girardot 02/08/2014 06:25

Merci Marie pour votre commentaire! Très bon choix! La méthode de vinification a bien évolué depuis et les millésimes plus récents sont plus charnus, et le fruit s'exprime davantage. Vous ne serez pas déçu de votre 2011. C'est un Saint Julien classique, savant compromis entre élégance et puissance. A bientôt!

docadn 26/09/2008 08:48

Merci Jeanne pour ce superbe compte rendu d'un des (très) rares domaines bordelais que je possède en cave...
C'est toujours un plaisir de vous lire
cordialement

macq 24/09/2008 12:31

Trés jolie verticale, il faut dire que le chateau et le site sont exceptionnels. Le commentaire est effectivement fouillé et l'on sent la "patte" d'une personne qui vit sa passion.

Ciorane la pauvresse 23/09/2008 17:34

Qu'en termes élégants ces choses-là sont dites ! C'est sympa de lire la prose d'une pro qui évite le langage abscons trop souvent utilisé dans ce domaine.

Yann 22/09/2008 16:52

Merci pour le partage de tes connaissances.
Yann